Récits - 3

Souscrire au flux RSS du blog

Récits est une rubrique à base de nouvelles. Mises bout à bout, elles constitueront - peut-être, peut-être pas - un tout.
Aujourd'hui :
DYNASTAR

Il aimait le ski, depuis très longtemps. Sur les pistes, il se sentait léger. Ce sport de riche était sa passion. Sauf que lui, riche, il ne l'était pas. Fut un temps, il aurait aimé devenir professionnel. Mais la vie en avait décidé autrement et, finalement, il ne le regrettait pas temps que ça. Il avait tout le loisir de skier, souvent toute la saison d'hiver et parfois même au printemps. Il n'avait pas à se plaindre. Il y avait pire comme vie, même si, éboueur dans une station de ski, ce n'était pas tous les jours rose. Même si, d'être obèse, c'était plutôt un fardeau. N'empêche qu'en semaine, une fois le boulot terminé, il filait s'entraîner sur les pistes. Le week-end, quand il ne travaillait pas, il allait en randonnée avec un ami. Un nouveau venu dans le coin, plutôt sportif et qui ne prenait jamais le temps de l'attendre quand il le fallait. C'est cet ami qui lui fit découvrir le film qui secoua sa vie. Ce jour-là, un dimanche, ils auraient dû partir faire une course de huit heures en montagne, mais la neige, contre toute attente, s'était mise à tomber dru dès l'aube et n'en finissait pas de s'entasser. A onze heures, ils se retrouvèrent au café, histoire de mettre au point la course du week-end suivant. C'est là que son pote lui proposa d'aller au cinéma de la station en début d'après-midi. Un film, dont il avait vaguement entendu parler à la radio locale, était programmé. Il ne se souvenait plus très bien du titre, ni de l'histoire, mais il voulait le voir parce que l'actrice principale avait joué dans Mission Impossible 4, et qu'il était tombé en admiration devant sa poitrine. Tant qu'à faire, un jour de dépression neigeuse, autant aller découvrir la poitrine d'une actrice. C'était sans doute ce qu'ils qui avaient de mieux à faire et c'est ce qu'ils firent.
L'enfant d'en haut était le titre du film. L'histoire était celle de Simon, un gamin de douze ans taxant des skis à de riches touristes pour les revendre dans une cité d'une plaine industrielle. Un jour, il croise Louise, jeune chômeuse. Ensemble ils développent le petit commerce de Simon, pour le meilleur et pour le pire. Outre qu'il n'aurait pas aimé se faire piquer ses skis par un sale môme comme Simon - ou par n'importe qui d'autre sous prétexte que ses Dynastar GS pouvaient être des skis de riches - il n'apprécia pas que son pote lui donne des coups de coude à chaque fois que l'actrice apparaissait à l'écran. Non seulement il n'y avait rien à voir du côté de ses seins - elle portait des vêtements d'hiver qui les cachaient - mais les interpellations incessantes de son pote l'empêchaient de vivre ce qui, incontestablement, lui apparu comme un coup de foudre. Ce n'était pas une seule partie de son corps qui le remuait, mais toute sa personne, des pieds à la tête, avec une impossibilité de quitter ses yeux, son visage, sa bouche. Le générique de début avait livré son nom, Léa Seydoux. Jamais un nom de famille lui paru si approprié, tant il lui sembla qu'avec Léa, oui, ça devait être doux. Il était amoureux, aucun doute. Merde, brusquement amoureux d'une actrice à 40 ans ! Même adolescent ça ne lui était pas arrivé. Pas de cette façon en tout cas. Là, il s'agissait de dévotion. D'une dévotion instantanée, immédiate, sans rémission possible. Sa vie, soudain, prenait une allure de contes de fées. Entre deux séquences où elle n'apparaissait pas, il s'imaginait avec cette jeune femme. Elle était là, à l'entrepôt, quand il arrivait à l'arrière du camion benne et qu'il descendait pour aller la serrer dans ses bras, devant les yeux des collègues jaloux. Elle le trouvait beau, au point qu'il avait l'impression qu'elle parlait de quelqu'un d'autre. Et c'est pas pour rire qu'il s'imaginait renoncer au ski si elle le lui demandait. Elle était tout ce qu'il aurait voulu avoir et qu'il n'aurait jamais. Il y avait chez elle une fragilité toute en retenue, autour de laquelle, avec ses 103 kilos, il se voyait bien faire une muraille, ou plutôt une masse un peu molle qui absorberait toutes les ondes, les forces et les rayons négatifs de la vie. Il serait son éponge.

- Putain, ils auraient pu nous montrer sa touffe un peu, non ? lui dit son pote en sortant du cinéma.
La neige tombait toujours, rien n'avait été dégagé et ils s'enfonçaient presque jusqu'aux genoux. Il s'arrêta net, tandis que son pote, comme à son habitude, ne l'attendit pas. Dix bons mètres les séparaient quand son pote se retourna.
- Qu'est-ce tu fous ? Oh, j'te parle ! On avance ?
Jamais il n'avait dit à quelqu'un ce qu'il s'apprêtait à dire. Il hésitait donc. Il y avait cent pour cent de chance qu'il paraisse ridicule, surtout dans cette situation, mais ce fut plus fort que lui.
- Cette actrice…
- Ouais… Quoi ?… 
Il mis tellement de temps à répondre que ses épaules et sa tête furent sérieusement blanchies par les flocons.
- Je sais pas, elle est… Si je pouvais, je l'épouserais…
Son pote resta là où il était, immobile. Il ne sourit pas, ne se moqua pas. Il compris qu'il avait en face de lui, à travers le voile épais de la neige qui n'en finissait plus de tomber sur eux, une sorte de troll ayant aperçu la princesse de sa vie et qu'il ne fallait surtout pas le fâcher. Il regarda le sol vers ses pieds ensevelis dans la poudreuse.
Le silence tout autour d'eux était d'une profondeur extrême. Malgré la distance qui les séparait, chacun pouvait entendre la respiration de l'autre, comme s'ils étaient des chiots blottis l'un contre l'autre.
Il releva la tête et aperçu son pote obèse en train de pleurer, puis de sourire.
- … C'est pas pour moi une fille pareille, hein ?
L'autre haussa vaguement les épaules et n'osa pas croiser son regard, ni parler.
-  Tu sais, j'te l'ai jamais dit encore, mais personne ne m'a jamais dit je t'aime… Personne… Ni mes parents, ni les amis… Ni une femme… Je sais pas ce que ça veut dire de se sentir aimer… Mais merde, d'aimer je sais… J'ai de l'amour pour cette fille… Plein d'amour…
Il acquiesça pour lui-même, pris une grande respiration, puis chassa la neige de sa tête et mis son bonnet sur son crâne dégarni.
- Allez, viens, on va boire un vin chaud… dit son pote.
- Je suppose que c'est ce qui a de mieux à faire…
Il avança enfin et la poudreuse, sous son poids, grinçait fort, plus fort que sous les pas de son pote. 
Jamais plus il ne fit de randonnée avec lui. Celui-çi, étrangement, ne répondait plus à ses appels téléphonique, et, quand il le croisait, au village ou à la station, il était toujours pressé. 
Ce n'était pas le premier qui le lâchait. Il avait l'habitude de se retrouver seul. 
Mais quand il regardait la photo de Léa Seydoux, collée à l'arrière du camion poubelle, sa solitude l'abondonnait, et il sentait ce que voulait dire être deux.

 
Copyright Alain Raoust - © Home Films 2012
Lire la suite…