Récits - 4

Souscrire au flux RSS du blog

Récits est une rubrique à base de nouvelles. Mises bout à bout, elles constitueront - peut-être, peut-être pas - un tout.
Aujourd'hui :
UN NUMÉRO SUR UN TICKET

Elle mesure un mètre cinquante à tout casser et a les jambes tordues comme si un camion lui avait roulé dessus. La lumière du matin est vive et blanchit le carrefour où elle est postée, elle et sa béquille. 
Pas très loin un marteau piqueur fracasse déjà l'asphalte. Une voiture de police passe, sirène stridente. Les piétons attendent sur le trottoir, les uns en face des autres comme les soldats d'une armée égarée. 
Il est tôt, le sommeil est encore dans tous les regards. Le feu passa au rouge, les voitures s'arrêtent et les fantassins du labeur, un temps, bref, se mélangent les uns aux autres et finissent par se tourner le dos, s'éloigner. A chacun sa route, son travail.
C'est le moment où elle en profite pour élever la voix. Elle crie. Quand le signal piéton s'allume quelque chose dans sa tête lui fait signe et elle lâche tout haut ce qu'elle marmonnait tout bas auparavant. 
Parce qu'elle ne s'arrête jamais de parler, de se parler. Jamais. Même dans ses rêves, elle se parle. Et même si elle ne rêve plus aujourd'hui elle sait qu'enfant, c'est ce qu'il lui arrivait. Elle se parlait en dormant. Elle en a un souvenir très net. 
Les mots ne la quittent jamais, sont comme une ombre. Encore qu'une ombre disparaît de temps en temps, les jours gris. Mais ses mots à elle, même les jours de pluie, ils sont là, dans sa tête, et presque toujours les mêmes. Qu'il pleut ou qu'il vente, il faut qu'ils sortent. 
Qu'elle dise qu'elle n'a pas reçu les papiers, et que, putain, si elle les avait reçus, elle les aurait signés, c'est tout ! Pour qui on la prend, hein ? C'est pas un chien ! Elle fait la queue comme tout le monde ! Et quoi, bordel, elle l'a son numéro, bien évidemment ! Elle a son ticket comme tout le monde ! Salope ! Connasse ! Je reviendrais si c'est comme ça, parce qu'à moi faut pas me dire que j'ai pas mon ticket. Je suis sérieuse, j'ai toujours étais sérieuse putain de patron et j'ai mon ticket et mon numéro et je fais la queue comme les autres ! Alors pourquoi vous ne voulez pas me parler ? Mon ticket, je l'ai depuis des années. Alors parlez- moi et respectez- moi. C'est ça, pas de pitié, du respect !
Les voitures démarrent. Un court instant, les trottoirs sont vides et elle baisse la voix, observe les piétons qui, petit à petit, s'agglutinent à nouveau. Elle les regarde comme si elle allait se jeter sur eux. Bondir. Les mordre. Comme s'ils en voulaient tous à son ticket. Elle a de la haine dans les yeux, la bouche, sur toute la face. Un animal dans la jungle. Un carnassier féroce. Une bête malade. 
Personne ne la remarque et quand elle se met encore à crier c'est comme un coup de tonnerre. Les passants ralentissent, se tournent, se cherchent des yeux les uns des autres. On leur parle et les mots qu'ils entendent leur font peur mais c'est surtout la voix qui les terrifie. Il la reconnaisse, c'est la misère, et ils passent, et se mettrait presque à prier pour qu'elle ne leur tombe pas sur le travers de la tronche, pour qu'ils ne finissent pas comme ça, dans la rue, un beau matin, à crier, à gueuler qu'ils ont un ticket invisible. 
Elle lève sa béquille, la pointe vers le ciel.
- Claire Chazal je l'emmerde et vous tous aussi… Moi je suis pas une merde bande de cafards, je suis Catherine Deneuve, je suis une demoiselle de Rochefort et j'ai mon ticket !
Elle se tait un moment parce qu' hurler comme ça c'est épuisant. Elle acquiesce pour elle-même. Oui, c'est Catherine Deneuve et même qu'elle est encore plus belle que la Deneuve, personne ne le sait mais tout le monde la croit quand elle le dit. Elle pousse son caddie, s'éloigne.
Là où elle était debout, se trouve une flaque de pisse fraîche. Un passant finira par mettre le pied dedans, en pensant à de l'eau. Ou bien un chien pissera par-dessus, ou bien encore, s'il fait beau et chaud, son urine s'évaporera dans l'air de la ville.
- Rouge piéton avenue machin truc. Rouge piéton avenue machin truc.
Crissement strident et interminable des freins d'un camion poubelle.
Vrombissement d'une moto.
Et au loin la voix faible mais encore audible :
- Pas de pitié, du respect !

 

Copyright Alain Raoust - Home Films 2012

Lire la suite…