Récits - 2

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Récits est une rubrique à base de nouvelles. Mises bout à bout, elles constitueront - peut-être, peut-être pas - un tout.
Aujourd'hui :
LÉPISMA SACCHARINA

Il avait commencé par tuer la mère. Sans hésitation. Enfin, ce qu'il croyait être la mère parce qu'elle était épaisse, large, et donc peut-être en pleine reproduction. Il l'avait écrasé à l'aide d'un papier toilette rose et jeté aussitôt dans les wc, entre ses jambes. Il était quelque chose comme 4:47 du matin et, de nouveau, il les avait surpris. Mais cette fois, il avait décidé de les exterminer, sans trop savoir exactement pourquoi.
Bientôt deux ans qu'il les regardait se déplacer sur le carrelage des toilettes, qu'il les étudiait se rapprocher de ses orteils puis filer subitement contre la plinthe, revenir, repartir, disparaître derrière le wc, réapparaître, ramper à toute allure, dans tous les sens, sans logique, sans but, du moins à ses yeux. Et puis ils devenaient envahissants. À chaque insomnie, il lui semblait qu'ils étaient de plus en plus nombreux. Il avait fini par en voir la journée aussi, le week-end quand il n'était pas à son travail. Ce jour-là, il s'était dit qu'il fallait réagir. Que la guerre était déclarée, à nouveau, comme quand il était enfant.
C'est bien beau d'avoir des petites bêtes qui vous tiennent compagnie, la nuit, pendant vos insomnies et vos besoins, le tout dans un climat de confiance réciproque et de paix dans le monde, mais finalement bien plus existant de les massacrer. Surtout que question échange la relation était à un niveau négatif. Un -1000 sur une échelle de 10. Il en écrasa un autre. Un rejeton sans doute, plus fin,  plus court, plus blanc et complètement agité. Il jeta le papier toilette entre ses jambes. Depuis son enfance, il faisait toujours pipi assis. Quand il était chez lui exclusivement, jamais à l'école, ni au collège et plus tard jamais dans les trains, ou dans les pissotières. Là, il faisait comme tous les hommes, debout, virilement. C'était étrange parce qu'il n'avait jamais vu ce genre d'insectes dans d'autres toilettes que celles de sa famille, et maintenant dans les siennes. Il se souvenait très bien, enfant, de les voir circuler sur la mosaïque des toilettes, le matin, quand, assis sur la lunette, il se réveillait lentement.
À cette époque, il en avait tué plus d'un. Une guerre moderne, totale. En sortant, il disait toujours à sa mère : faudrait laver les wc c'est plein d'insectes gris et elle répondait, invariablement, elles sont propres c'est juste que les Lépisma aiment la chaleur et l'humidité. Sa mère savait tout sur le Lépisma Saccharina qu'elle détestait appeler par son petit nom : poisson d'argent. Elle était professeur de sciences naturelles, brune, grande, aux yeux bleu lavande et tous les hommes la regardaient, sauf qu'elle avait choisi de vivre autrement.
Enfant, il était sceptique. Sa mère avait beau lui répéter que les toilettes étaient propres, il pensait le contraire. Car enfin, si les Lépisma se nourrissent de micro-détritus, comme lui assurait le choix de vivre autrement de sa mère - elle aussi professeur de sciences naturelles - c'était bien là la preuve qu'un sol sale les attirait plus qu'un autre, net, immaculé. Aujourd'hui, il était convaincu. Il avait eu tort de douter de la parole de sa mère. Le sol de ses WC étaient régulièrement nettoyé par sa femme de ménage, et lui-même, le week-end, parfois, passer à nouveau la serpillière. Pourtant, les Lépisma étaient là, en tribu, en famille, en clan. Rien à voir avec la poussière. Il aurait pu pique-niquer dans ses toilettes s'il avait voulu. Les Lépisma étaient là parce qu'il faisait 27° dans cette pièce. Une température excessive due à une canalisation de chauffage mal placée et qui répandait une chaleur identique à celle d'un vivarium.
Au début, ils lui avaient rappelé de bons souvenirs. Son enfance, sa mère, l'étroit mais magnifique appartement qu'ils avaient à Nice, les sorties à la plage l'été, les seins du choix de vivre autrement de sa mère, les hommes dans la rue qui semblaient lui dire : t'en as de la chance ! quand elles le tenaient chacune par une main et qu'ils regagnaient la maison, par les ruelles fraîches de la vieille ville. Il pouvait rester de longues minutes sur le siège des wc à se souvenir. Chaque poisson d'argent étant comme un souvenir vif, fuyant et s'agitant dans sa mémoire.
Et puis une nuit, il y eu trop de Lépisma, trop de souvenirs, trop d'images. Et des moins agréables, le sida, la mort de sa mère, l'adieu à vivre autrement et à ses seins,  et puis la maison de son père et de sa belle mère, à Sainte-Geneviève des Bois, en région parisienne, ses demi-frères totalement demeurés à force de tondre la pelouse, le chien qui bavait devant la télévision, l'ennui le dimanche comme les autres jours de la semaine et aucun Lépisma à massacrer dans les nouvelles toilettes.
Il en avait écrasé plusieurs durant cette nuit-là, peut-être même qu'il était à deux doigts de les avoir exterminé, mais il s'arrêta. Non, il ne voulait pas que ses toilettes ressemblent à celles de l'ancien pavillon de son père. Il devait laisser en vie quelques Lépisma. Ceux-là seraient ses alliés, les beaux souvenirs.  L'odeur de la crème solaire sur la peau de sa mère, son sourire, le son de sa voix ronde, chaude, ses longs cheveux noirs qu'elle nouait à la va vite et dont il aimait entendre le froissement quand elle les lâchait.
Un frémissement, comme celui d'une robe légère qui glisserait de la peau vers le sol.

 

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